Au revoir La Tortue, terre trop inconnue
Au revoir La Tortue, terre trop inconnue

C’est mon troisième voyage sur ce zilé long de 37 km habité par 40,000 hommes et femmes, et hébergeant, dit-on, l’une des plus belles plages des Caraïbes « La Pointe Ouest ». Mais j’ai l’impression d’être toujours sur une terre inconnue.

Avec tout ce qui se passe sur la « grande terre », je me sens en sécurité, loin du kidnapping, très loin des médias qui sapent nos silences depuis leurs labos d’informations financés par le fruit de nos sangs, loin de la famille politicienne (pouvoir, opposition et bourgeoisie commerçante) qui joue au yoyo avec le maître menteur jojo pour se remplir les poches à tour de rôle. Dans quelques jours, une partie pourrait bien être jouée, et ce serait le tour d’une autre partie, ou des autres parties. Mais à quel prix pour le peuple ?

Très loin de tout, mais très près des îles Bahamas et de Miami (Mayami plutôt) cités sur presque toutes les lèvres soit pour un merci du transfert de 25$ envoyé tous les 31 décembre par une cousine, soit pour le rêve de s’y retrouver un beau jour, soit en signe de regret pour des milliers de personnes qui ont disparu lors des voyages en bateaux constitués de quelques morceaux de bois cloués et entrelacés par des boss qui n’ont que lianes, piquets et pierres pour outils. Par-dessus tout, le minimum de développement du zilé est apporté par ses filles et ses fils.

Du bétonnage des rues à la protection des sources d’eau. Du parrainage des enfants à des fins de scolarisation à la création d’espaces de loisir et à la mise en place d’infrastructures de transport.

Tant d’œuvres et tant de chantiers de cette diaspora qui, tant sur la planche que sur le ventre, a dit un jour « tant pis la vie, soit j’arrive sur la terre promise, soit je meurs ». Dommage que mon frère Dieu-Ange, l’aîné de ma famille avait plutôt été accueilli par la mort, et non la terre promise, en 1992 au moment de l’embargo infligé à Haïti par l’oncle Sam.

Tant d’efforts sont également conjugués par des citoyens ayant juré de vivre sur le zilé. Mèt Gabo, Owell, Chachou (CASEC), les marins, les chauffeurs de taxis, les agricultrices, les pêcheurs, etc. en sont des exemples vivants.

Mais il y reste encore tellement de choses à faire qu’on se demande si ce bout de terre, à la forme d’une grosse tortue hibernée entre deux océans, au nord l’atlantique et au sud le canal de La Tortue, fait partie de la République d’Haïti.

Cette question fait sens quand, à 6 heures du matin, des passagers attendant le « bateau » sur un bloc de béton parsemé de déchets qu’à Port-de-Paix on appelle « quai, port ou warf », voient arriver deux femmes, sachets ou sacs en main, qu’on aurait pensé être aussi des passagères, s’esquivant avec un petit mot « excusez-moi » avant de vider dans la mer le contenu de leurs sacs … couches de bébé, urines, plastiques, etc. Ô mer, qu’as-tu donc fait de mal ?

Cette question fait sens quand sur une table de domino, des jeunes ou plutôt des ados de 14 ou 15 ans, sirotent un liquide verdâtre à la recherche de … l’hypnose et d’appétit. Ce très bizarre liquide localement désigné « Deux Zéro » est un mélange de …marijuana et de rhum ! Quel est l’avenir d’une communauté quand ses enfants se droguent et occupent leurs journées par les jeux et l’oisiveté ?

Au revoir Masè (Véritable Louise) cette rude femme qui a poussé puis grandi et instruit mon grand ami Owell Théock. Cette femme qui comme ma mère, ne savait pas lire, a eu l’audace de développer une astuce pour apprendre à son fils, aujourd’hui spécialiste de la gestion des risques de catastrophe, les tables de multiplication.

Masè, je suis très content que tu te reposes sur le zilé, terre tranquille, isolée, rocheuse, très solide et boisée contrairement à ce que pensent les bûcherons de la grande terre.

Au revoir la Tortue ! À bientôt pour une 4e découverte.

Julien Déroy